Révision des prix : le mécanisme qui décide qui encaisse vraiment la flambée du gasoil
Quand le gasoil grimpe de 40 % en deux mois, une question se pose pour toute entreprise qui exécute un marché public : qui paie la différence ? La réponse ne se trouve pas dans le contrat commercial, mais dans une formule mathématique inscrite au cahier des charges, que peu de gens lisent et qui décide pourtant, à elle seule, si une hausse de coûts se récupère ou se perd.

Quand le gasoil grimpe de +40 % en deux mois, une question se pose pour toute entreprise qui exécute un marché public : qui paie la différence ? La réponse n'est pas dans le contrat commercial. Elle est dans une formule mathématique inscrite au cahier des charges, que peu de gens lisent et qui décide pourtant, à elle seule, si une hausse de coûts se récupère ou se perd. Cette formule, c'est la révision des prix. En 2026, avec un index gasoil qui s'est envolé, elle passe un test grandeur nature.
Le cadre a changé récemment et c'est important de partir du bon texte. Le principe relève aujourd'hui du décret n° 2-22-431 sur les marchés publics, en vigueur depuis septembre 2023, tandis que les règles de calcul restent fixées par l'arrêté du Chef du gouvernement n° 3-302-15 du 27 novembre 2015. L'idée est simple : permettre à une entreprise qui a chiffré un chantier à un instant T de tenir compte de l'évolution des coûts jusqu'à la fin de l'exécution. Mais cette protection n'est ni intégrale, ni instantanée. Tout dépend de la formule prévue au marché. Et c'est là que tout se joue.
Une formule, et une part qui ne bouge jamais
La révision repose sur une formule paramétrique. Dans sa forme la plus simple, le prix révisé P s'écrit P = Po [k + a (I/Io)] :
- Po : le montant initial hors taxe
- I : la valeur de l'index au mois d'exécution
- Io : sa valeur à la date de l'offre
- a : le poids de cet index dans la formule
On peut y ajouter plusieurs index — fer, ciment, gasoil, bitume — chacun avec son coefficient.
Le terme décisif, c'est k. C'est la partie fixe de la formule, et elle ne peut jamais descendre sous 0,15. Traduction concrète : au minimum 15 % du prix d'un marché n'est jamais révisé, quoi qu'il arrive aux index. Même une entreprise parfaitement indexée sur le gasoil absorbe, sur cette fraction-là, la totalité du choc sans compensation. Et plus la part fixe retenue dans le cahier des charges est élevée, plus l'entreprise est exposée. C'est la première raison pour laquelle deux sociétés au même carnet ne subissent pas la même flambée.
La deuxième tient au choix des index. Un chantier routier dont la formule s'appuie sur des index de transport et de bitume répercute la hausse réelle. Le même chantier révisé sur un index global de bâtiment (qui n'a quasiment pas bougé pendant que le gasoil flambait) laisse l'entreprise sous-compensée, alors qu'elle est pourtant « protégée » sur le papier. La formule peut être parfaitement réglementaire et complètement inadaptée à l'économie réelle du chantier.
Ce qui est révisable et ce qui passe à travers
Encore faut-il y avoir droit. Et le décret est clair : les marchés de travaux sont passés à prix révisables, par principe. Les marchés d'études le sont dès que leur délai d'exécution atteint trois mois... Le reste — fournitures, services autres que les études — relève en principe du prix ferme, avec des règles de répercussion limitées au-delà d'un certain délai.
Le vrai filtre, ce n'est donc pas une durée, c'est le type de marché et la rédaction du cahier des charges. Les grands chantiers de travaux (un stade, un port, un barrage) sont par nature révisables. Mais toute la chaîne en aval l'est beaucoup moins. Une partie de la sous-traitance, des lots courts, des prestations liées aux chantiers (transport, location d'engins, logistique) reste à prix ferme ou mal couverte. Résultat : le maître d'œuvre coté peut être protégé pendant que ses sous-traitants, eux, encaissent la hausse sans recours. Et ils finissent par la lui répercuter en renégociant leurs prix.
Le décalage : la charge maintenant, la compensation plus tard
Reste le timing et c'est lui qui pèse sur la trésorerie. Le ministère de l'Équipement publie les valeurs des index mensuellement, mais avec un retard considérable et la révision d'un mois donné se calcule d'abord sur les dernières valeurs connues (donc provisoires) avant d'être régularisée une fois l'index définitif publié.
Deux bulletins récents suffisent à mesurer ce retard. Le barème couvrant janvier, février et mars 2026 n'a été publié que le 18 mai 2026. Celui couvrant février, mars et avril 2026 est sorti le 26 mai. Autrement dit, une entreprise qui exécutait des travaux en janvier n'a connu la valeur définitive de son index que plus de quatre mois plus tard. Et le chevauchement des deux bulletins sur février et mars montre que les valeurs sont d'abord diffusées à titre provisoire, puis arrêtées dans un bulletin ultérieur, ce qui repousse d'autant la régularisation définitive d'un décompte.
Le déroulé est donc le suivant : une entreprise consomme son gasoil en janvier et le paie au prix de janvier. Son décompte part sans révision, faute d'index définitif. La compensation n'arrive qu'après la première quinzaine de mai, une fois le bulletin publié. Entre la charge et son remboursement, l'entreprise a avancé la différence sur sa propre trésorerie et sur un chantier long, où chaque mois génère sa situation de travaux, ce décalage se répète en continu.
Même quand la révision finit par compenser une partie du choc, elle ne neutralise pas tout. La part fixe reste à la charge de l'entreprise, un mauvais index laisse un trou, et le décalage immobilise du cash au moment précis où il sort. La protection existe sur le papier. Elle arrive simplement avec un train de retard dans le compte en banque.
Une seule ligne change tout
Tant que les index bougent peu, ces réglages (part fixe, choix des index, délai de publication) passent inaperçus. Une hausse de 1 ou 2 % se dilue. Mais avec un gasoil et un bitume qui s'envolent en quelques mois, chacun devient un écart en millions. En 2026, deux entreprises au même carnet record peuvent vivre l'année très différemment, selon une seule ligne enfouie dans leurs cahiers des charges : celle qui fixe leur formule de révision.



