La Banque mondiale vient de publier un rapport dense sur le Maroc, intitulé Scaling the Atlas: Growth and Jobs for a Prosperous Morocco. Le document est important parce qu'il ne raconte pas seulement une histoire de PIB. Il pose une question plus dure : pourquoi une économie qui investit autant crée-t-elle aussi peu d'emplois de qualité ?
Pour un investisseur marocain, le sujet dépasse largement la macro. Le diagnostic touche la profondeur du marché domestique, la croissance des bénéfices, le crédit aux entreprises, la consommation des ménages et la capacité du pays à transformer les grands chantiers en productivité durable.
Le paradoxe marocain : beaucoup d'investissement, peu de transformation
Le Maroc consacre depuis deux décennies une part très élevée de son PIB à l'investissement. Le rapport situe cet effort autour de 30 % du PIB, un niveau supérieur à beaucoup de pays comparables. Sur le papier, c'est exactement le carburant qu'il faut pour moderniser les infrastructures, attirer des industries exportatrices et améliorer la logistique.
Mais la Banque mondiale souligne un point central : la croissance marocaine reste beaucoup trop tirée par l'accumulation de capital. Autrement dit, le pays construit, équipe et finance, mais il ne convertit pas encore assez cet effort en gains d'efficacité. La contribution de la productivité totale des facteurs reste limitée, autour de 0,8 point par an dans les années 2000 puis 0,7 point dans les années 2010, avec un essoufflement après la pandémie.
C'est le coeur du problème. Une économie peut accélérer en investissant davantage, mais elle change vraiment d'échelle lorsque ses entreprises produisent mieux, innovent davantage, exportent plus, recrutent plus et grandissent plus vite.
Le signal le plus dur : l'emploi décroche
Le rapport chiffre aussi le retard sur l'emploi. Entre 2000 et 2024, l'économie aurait créé en moyenne 215 000 emplois de moins par an que nécessaire pour maintenir le taux d'emploi stable. Sur la période 2020-2024, l'écart se serait creusé autour de 370 000 emplois par an.
Ce chiffre explique une partie du malaise : même quand la croissance revient, elle ne se traduit pas automatiquement par une amélioration visible du marché du travail. La participation au marché du travail est passée de 53,1 % en 2000 à 43,5 % en 2024. C'est une alerte majeure pour le potentiel de croissance, car un pays ne peut pas viser durablement un niveau de revenu plus élevé avec une part décroissante de la population active.
La cible du Nouveau Modèle de Développement est ambitieuse : doubler le PIB par habitant d'ici 2035, porter l'emploi féminin à 45 % et formaliser 80 % de l'emploi. Le rapport ne dit pas que c'est impossible. Il dit que le chemin passe moins par l'empilement de projets que par la qualité de l'allocation du capital et la capacité des entreprises à absorber plus de travailleurs.
Des entreprises trop petites, trop lentes à grandir
Le passage le plus utile pour lire le marché actions concerne la dynamique des entreprises. Le rapport indique qu'environ 363 000 entreprises déclaraient une activité à l'administration fiscale en 2022, dont 94 % de très petites structures. Plus frappant : une entreprise marocaine qui survit dix ans ne devient en moyenne qu'un tiers plus grande. C'est environ deux fois moins rapide que dans des économies émergentes plus dynamiques comme le Vietnam.
Le problème n'est donc pas seulement la création d'entreprises. C'est le passage à l'échelle. Le tissu productif manque d'entreprises moyennes capables de financer l'innovation, d'organiser la montée en gamme et d'exporter de façon régulière.
La Banque mondiale pointe aussi une mauvaise allocation des ressources : dans plusieurs segments, des entreprises moins productives ont continué à s'étendre pendant que des entreprises plus productives se contractaient. Pour un marché financier, c'est un signal important. Si le capital, le foncier, le crédit ou la commande publique ne vont pas assez vite vers les acteurs les plus performants, la croissance des marges finit par plafonner.
Les freins : concurrence, fiscalité, crédit et rigidités
Le rapport ne se contente pas d'un diagnostic général. Il isole plusieurs contraintes transversales.
D'abord, la concurrence. Certains secteurs restent marqués par des barrières à l'entrée, une présence publique forte ou des règles qui limitent la pression concurrentielle. Dans une économie saine, la concurrence force les entreprises à investir mieux, baisser leurs coûts et améliorer leur offre. Quand elle est insuffisante, les rentes peuvent protéger les marges à court terme, mais elles réduisent l'innovation et la croissance potentielle à long terme.
Ensuite, la fiscalité et le coût du travail. Le rapport évoque les effets de seuils, le poids des contributions sociales sur les bas salaires et des règles du travail difficiles à appliquer de manière prévisible. Ces éléments peuvent décourager la formalisation, surtout pour les petites structures.
Troisième contrainte : le financement. Le crédit va plus facilement vers les acteurs installés que vers les PME en croissance. C'est rationnel du point de vue bancaire, mais coûteux pour la productivité si les jeunes entreprises les plus dynamiques n'ont pas assez accès au capital. Les délais de paiement aggravent ce problème en bloquant la trésorerie des fournisseurs.
Enfin, les politiques d'appui aux entreprises semblent encore trop fragmentées. Le rapport parle d'un maillon manquant entre la microentreprise et le grand groupe : les entreprises intermédiaires qui ont déjà un produit, un marché et une équipe, mais pas encore les moyens de grandir vite.
L'emploi des femmes devient un sujet macro
Le rapport insiste aussi sur la participation des femmes. Quelques signaux s'améliorent : chez les femmes urbaines de 25 à 34 ans, la participation est passée de 26 % en 2016 à 34 % en 2024. Mais le niveau global reste trop bas.
Le constat le plus frappant concerne les entreprises formelles : 47 % déclareraient n'employer aucune femme. Le rapport mentionne aussi des biais persistants dans les pratiques de recrutement et de promotion. C'est un sujet social, mais aussi un sujet de productivité. Si une économie utilise mal une partie importante de son capital humain, elle limite mécaniquement sa croissance.
Pour les investisseurs, cette dimension compte. Les réformes sur la garde d'enfants, le transport, la flexibilité du travail, la lutte contre les discriminations et l'accès à la formation peuvent avoir un effet direct sur la consommation, les revenus des ménages et la profondeur du marché du travail qualifié.
Ce que le rapport change pour lire la Bourse de Casablanca
Le message n'est pas de vendre ou d'acheter le marché marocain en bloc. Le message est plus fin : le cycle d'investissement public ne suffit plus comme thèse unique. Il faut distinguer les entreprises qui profitent seulement du volume de projets de celles qui gagnent réellement en productivité, en export, en pricing power et en capacité de recrutement.
Pour MASI, les implications sont claires.
Les banques restent au centre du jeu, car la réallocation du crédit vers les PME productives sera décisive. Les secteurs liés aux infrastructures gardent un soutien structurel, mais la qualité des projets et les délais de paiement deviennent aussi importants que le carnet de commandes. Les télécoms, l'énergie et le transport peuvent bénéficier d'une ouverture plus forte à la concurrence, mais cette ouverture peut aussi redistribuer les marges. La consommation dépendra moins des transferts et davantage de vrais gains d'emploi et de salaires.
La Banque mondiale estime qu'un paquet cohérent de réformes pourrait augmenter le PIB réel d'environ 30 % à long terme, soutenir une croissance proche de 5,6 % par an et créer 1,7 million d'emplois supplémentaires ou de meilleure qualité d'ici 2035. C'est considérable, mais conditionnel : le Maroc doit transformer sa logique d'investissement en logique de productivité.
Lecture Dirham Digest
Notre lecture est simple : le Maroc a déjà construit une partie de la plateforme. Routes, ports, énergie, industrie automobile, aéronautique, grands événements et investissements publics donnent au pays une base que beaucoup d'économies émergentes n'ont pas.
Mais la prochaine phase sera plus exigeante. Elle ne se gagnera pas seulement avec plus de capital. Elle se gagnera avec des marchés plus concurrentiels, des entreprises qui grandissent plus vite, un accès au crédit mieux dirigé, une administration plus efficace et une participation féminine nettement plus élevée.
Pour l'investisseur, ce rapport est donc une grille de lecture. Les meilleurs dossiers ne seront pas seulement ceux exposés au thème Maroc 2030. Ce seront ceux capables de convertir ce thème en productivité, cash-flow, export et emplois formels.
Source : Banque mondiale, rapport 2026 « Scaling the Atlas: Growth and Jobs for a Prosperous Morocco ».